4 juin 2013

T'as pas le droit

J’étais étudiante, en stage. Le carnet d’adresse familial m’avait casée à la télé. Sur une petite émission, cible : la ménagère-de-moins-de-cinquante-ans et femme au foyer, vus les horaires de diffusion. L’ambiance était riante et détendue. Un ancien grand reporter, usé par les conflits couverts à tous les coins de la planète, me faisait bosser sur une sorte d’almanach des fêtes de terroirs et se régalait de comparer ses connaissances géopolitiques aux miennes. La documentaliste m’envoyait chercher au bureau de l’INA des images d’archives, émerveillée que je sache m’y retrouver dans les classements. J’étais aussi émerveillée qu’elle : c’était le seul cours que je séchais assidûment à la fac. Le présentateur était d’une bêtise crasse, mais son assistant, plus éveillé, savait me trouver pour préparer les fiches et les prompteurs. La productrice avait décidé de me confier l’émission avec Christiane Desroches-Noblecourt et de me récompenser de mon travail acharné en me confiant cette grande dame pour l’émission. Rencontre magique, autour d’un livre sur Vivant Denon…

Et puis il y avait toi, l’adjoint de la productrice, ton physique banal et ton humour lourdingue. Mon bureau était dans un passage. La première fois que j’ai senti frôler mes fesses, je n’ai pas réagi, j’avais décidé que c’était par inadvertance. Tu voulais m’inviter à boire un café, une bière par cet été chaud et lumineux. Tu m’as même invitée au restau, moi, la stagiaire, mais en cachette, de sorte que les autres ne t’entendent pas. J’avais l’esprit occupé d’un visage ambré aux yeux d’or. Je ne te voyais pas, je ne voyais personne. Je ne t’écoutais pas non plus. J’ai refusé négligemment, sans y penser. Ce n’était pas important.
Un jour, tu m’as franchement mis la main au cul. J’ai repensé aux autres frôlements, je te trouvais maladroit. Je crois que mes yeux étaient aussi durs que de l’obsidienne quand je t’ai dit : « t’as pas le droit ». Tu as répondu : « j’ai tous les droits. Après ton stage, tu peux avoir un CDD, mais pour ça, il faut que tu sois accommodante ». Ben non. T’as pas le droit. Je ne te le donne pas, ce droit de m’imposer ta chair importune. Garde ta suffisance de mâle, ta misère sexuelle et ton pouvoir minuscule. La télé ne me fait pas assez rêver pour te céder.
J’en ai parlé. En pure perte. On considérait ces pressions comme un mal inévitable. Et surtout, on se consolait en constatant que ça n’avait jamais marché. Ah ? Et si un jour, ce type parvient à ses fins ? Ce jour-là, on verra…

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