Soudain, elle
se souvint comment, avec Henry, lors d’une traversée du désert persan, leur
voiture avait été escortée par une nuée de papillons blancs et jaunes qui
dansaient parmi eux, à l’avant du convoi, puis autour d’eux, s’envolant parfois
dans un vaste mouvement d’ensemble, revenant vers eux pour les entourer à
nouveau, semblant prendre plaisir à exprimer leur frivolité par cette voltige
harmonieuse autour du pesant chariot, mais incapables pourtant d’accorder leur
vol à cette lenteur, et qui, pour apaiser leur impatience, repartaient en
voletant très haut dans le ciel ou plongeaient entre les essieux, se glissant
sous les voitures, s’en échappant avec grâce à l’instant même où, lourdement,
les chevaux allaient poser leurs sabots ; dessinant parfois de modestes
taches d’ombre sur le sable, comme de petites ancres sombres, qui leur donnaient
l’air d’être reliés soudain au sol par d’invisibles câbles, se laissant
doucement entraîner avec la même légèreté capricieuse, semblant brusquement
bercés par la progression monotone de la troupe, qui, face au soleil, avançait
de l’aube au crépuscule, comme une charrue qui creuserait son sillon tout droit
vers la lumière, un unique et profond sillon qui semblait contourner le monde
dans sa totalité _ et elle se souvint alors avoir pensé que tout cela
ressemblait à sa propre vie, que si Henry Holland était son soleil, le nuage de
papillons représentait ses pensées les plus insolentes, ses rêves les plus
fous, dansant dans la lumière sans jamais se poser ni pouvoir ralentir la
progression du convoi ; ne touchant jamais le chariot de leurs ailes, voletant
à perdre haleine, s’échappant, se lançant en avant, impertinents, envahissants,
pour s’infiltrer à nouveau sous les essieux, illustrant toute une vie de
liberté et de beauté, celle d’une bande de jeunes vagabonds insolents qui se
contentaient d’effleurer la surface du désert et se pesants chariots. Mais Henry
qui commandait la mission se contentait de commenter : « C’est
terrible l’ophtalmie chez ces gens. Il faut faire quelque chose. » Et,
sachant qu’il avait raison et que, dès leur arrivée, il en parlerait aux
missionnaires, elle prenait soin d’oublier les papillons, et ne pensait plus qu’à
son devoir. Dès qu’ils auraient atteint Yezd, Shiraz ou une autre ville, elle
établirait des programmes avec les épouses des missionnaires et s’occuperait de
faire venir de l’acide borique d’Angleterre.
Mais par
quelle étrange perversion, le vol léger des papillons était-il toujours demeuré
le plus important ?
Vita Sackville-West, Toute passion abolie
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