14 octobre 2013

Morituri te salutant

Il est des réunions que je prépare comme un marathon. Le chef a dit : je ne peux pas y aller, c’est toi qui t’y colle. Révisions studieuses le dimanche (je ne suis pas d’accord pour que les magasins ouvrent le dimanche, ça m’empêcherait de travailler). Le matin, battle-dress : talons, jupe droite, haut blanc, veste vieux rose, un trait de noir sur mes yeux, de l’or dans mes cheveux, le dossier dans le sac. J’arrive un peu en avance, mon nez s’est mué en fontaine… écarlate. J’ai une narine qui goutte résolument dans un kleenex transformé en charpie sanguinolente. Compression express, discret bouchon dans le nez, lavage de mains, inspection de ma tenue, intacte, je suis prête. Je fais le tour de la salle, déjà pleine, pour saluer tous les participants. Certains ont déjà un sourire de hyène, d’autres un regard de fauve à la diète depuis huit jours. Ça va être sympa, cette sauterie. Je branche ma clé USB sur l’ordinateur posé devant moi, je corrige une faute de frappe échappée à ma vigilance. C’est parti. J’ai posé ma voix pour qu’elle porte sans effort. Je déroule ma présentation, des mains se lèvent. Questions piège, interpellations. J’explique, sans jamais me justifier. Ma collègue et voisine est stressée, elle doit prendre la parole et la tension monte. Je lui passe le relais. Nouvelle question, elle se décompose, je lui touche le bras, je vais répondre. Je suis ferme, incisive, pas agressive, j’argumente, je rappelle les points évoqués en première partie. Ma compagne de galère reprend. Nouvelle interruption, qui se veut gênante pour nous. Nouvel effleurement sur son bras, laisse, je prends. Je tiens la distance, je m’expose, moi, pas la boite, jamais la boite, je défends le travail que nous faisons. Ça repart, ils sont acharnés, des mains se dressent encore, nous arrivons au bout du timing, il fait une chaleur à crever dans la salle, ça sent les corps marinés, le bouchon dans mon nez me dérange. Je prends encore quelques interventions, je parle toujours sur le même ton, je sais que ma voix les enveloppe, j’ai un rythme lent qui apaise les prises de paroles plus heurtées de mes interlocuteurs. Je les tranquillise, comme des enfants rétifs et agités, je leur dit des choses raisonnables, j’en appelle à leur intelligence des situations, je les incite à garder le contact, à me faire part, plus tard, plus souvent, de leurs alertes, je les invite à la patience, à l’échange, au dialogue.

Je conclus. J’ai dompté les fauves, nourri les charognards. Ils me sourient, les carnassiers, ils sont contents.

Ils m’ont applaudie. Et ça, je ne m’y attendais pas du tout.

Soyons clairs : ma prestation ne méritait pas d'applaudissements. Si j'avais réussi une greffe de main, je dis pas, mais là...

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