24 octobre 2013

Epitaphe

Quand je parle de mon ex-mari, je n’exprime pas de ressentiment.

Va, je ne le hais point.

Quand je l’ai rencontré, ce n’était pas une aventure qui s’offrait, l’affaire de quelques semaines ou de quelques mois comme j’en avais connus d’autres. Pas un transport furieux sur des flots passionnés, pas un éblouissement des sens, pas un bouleversement de l’intellect. Pas un de ces tours de manèges qui vous chamboulent de fond en comble. Il me plaisait. Je n’avais pas la moindre envie, à ce moment-là, de me projeter plus loin que le bout de l’année universitaire, mais cet homme me ravissait et je savais, en le contemplant, qu’il faudrait tout prendre d’un bloc. Lui, tout entier, du bout des orteils aux tréfonds de l’âme. Et partir pour un long voyage, une histoire en profondeur et en avenir.

Les deux ans que nous avons passé à nous séduire et à lanterner étaient nécessaires pour que j’aie envie de me livrer, pieds et poings liés, à cette équipée. Il fallait que je me damne quelques dernières fois pour acheter ce conformisme total que je voyais poindre. Couple, projets, enfants.

J’ai eu peur, j’ai renâclé, j’ai hésité. Dès les premières semaines de notre engagement, ce poids au fond de lui, cette grisaille, cette tristesse m’ont effrayée. Je l’aimais, et le prix à payer pour vivre à ses côtés me semblait déjà bien lourd. Je me suis longuement demandé, alors même que je serrais ses angoisses dans ma tiédeur, si j’aurais la patience et la douceur de l’aider à porter ce fardeau.

Je ne me suis pas trompée et je ne regrette rien. Il a dans ma vie et définitivement, une place qu’aucun homme n’occupera.

Je l’ai épousé. Avec lui, j’ai eu envie d’avoir des enfants. Nous en avons eu trois, magnifiques, évidemment. Quand je le regarde aujourd’hui, je suis heureuse de constater qu’il est bel homme, qu’il est intelligent et drôle. Pas parce que je suis fière d’avoir partagé sa vie, mais parce que ses fils sont son reflet lointain. Comme je suis contente de partager parfois son humour et son esprit. Il élève mes trois vikings, ils en profitent aussi.

Je l’ai aimé.

Mais pas assez pour entretenir le jardinet de notre pavillon de banlieue.

Je l’ai aimé.

Mais pas assez pour lui donner les moyens d’être heureux.

Je suis heureuse et libre. Je n’ai pas étouffé avec lui, parce que je brassais assez d’air pour me donner l’illusion d’avoir la place de respirer. Je n’ai pas su me contenter de notre existence petite bourgeoise en province. Il y n’a pas assez d’inaction, de paresse, de stase en moi pour acheter cette paisible torpeur. Si j’avais pu, nous aurions vieilli satisfaits de nous et du monde entier.

Je ne pensais pas vraiment que notre histoire s’arrêterait comme ça. Quand il a trouvé de la tendresse dans d’autres bras, je l’aimais encore assez profondément pour accepter son bonheur comme il le vivait. J’aurais pu vivre ainsi des années dans son ombre. Je ne l’ai jamais trompé, et je suis incapable de lui en vouloir de m’avoir échappé. Il ne m’a jamais appartenu.

Mon amour, sa cage.

Son amour, ma rage.

Je n’ai pas de rancœur, pas de colère, pas de haine. Je m’agace d’affronter tout ce qu’il y a de rigide et d’intransigeant en lui, mais je n’ai pas de ressentiment. Je lui suis reconnaissante, au fond, de m’avoir permis de vivre tout cela. C’était une belle histoire. Il reste encore en moi assez d’une vieille tendresse et suffisamment de respect pour trouver que le père de mes enfants est un type formidable pour eux.

J’ai aimé, j’aime et j’aimerai. D’autres gens, autrement. Il ne sera peut-être pas la plus longue de mes histoires (mais là, il y a de moins en moins de marge, il va falloir que je me dépêche), il n’est pas celui que j’ai le plus aimé (à ce jour, et je reste ouverte à toute possibilité), il n’est pas celui qui me manque le plus (cette sensation d’être amputée d’une personne entière s’estompe, mais depuis bientôt vingt-cinq ans, il était temps), il n’est pas celui que je regrette (toutes ces occasions manquées avec des wagons de Princes Charmants, tout ça parce que je suis incapable de dormir paisiblement ou de perdre une grolle …) Il est juste l’homme que j’ai épousé, avec qui j’ai passé douze ans de ma vie, eu trois enfants (magnifiques, l’ai-je déjà précisé ?) et dont j’ai divorcé. Laisse-moi donc en parler avec détachement, toute autre option est bien trop déchirante.

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