Quand je
parle de mon ex-mari, je n’exprime pas de ressentiment.
Va, je ne le
hais point.
Quand je l’ai
rencontré, ce n’était pas une aventure qui s’offrait, l’affaire de quelques
semaines ou de quelques mois comme j’en avais connus d’autres. Pas un transport
furieux sur des flots passionnés, pas un éblouissement des sens, pas un
bouleversement de l’intellect. Pas un de ces tours de manèges qui vous chamboulent de fond en comble. Il me plaisait. Je n’avais pas la moindre envie,
à ce moment-là, de me projeter plus loin que le bout de l’année universitaire,
mais cet homme me ravissait et je savais, en le contemplant, qu’il faudrait
tout prendre d’un bloc. Lui, tout entier, du bout des orteils aux tréfonds de
l’âme. Et partir pour un long voyage, une histoire en profondeur et en avenir.
Les deux ans
que nous avons passé à nous séduire et à lanterner étaient nécessaires pour que
j’aie envie de me livrer, pieds et poings liés, à cette équipée. Il fallait que
je me damne quelques dernières fois pour acheter ce conformisme total que je
voyais poindre. Couple, projets, enfants.
J’ai eu peur,
j’ai renâclé, j’ai hésité. Dès les premières semaines de notre engagement, ce
poids au fond de lui, cette grisaille, cette tristesse m’ont effrayée. Je
l’aimais, et le prix à payer pour vivre à ses côtés me semblait déjà bien
lourd. Je me suis longuement demandé, alors même que je serrais ses angoisses
dans ma tiédeur, si j’aurais la patience et la douceur de l’aider à porter ce
fardeau.
Je ne me suis
pas trompée et je ne regrette rien. Il a dans ma vie et définitivement, une
place qu’aucun homme n’occupera.
Je l’ai
épousé. Avec lui, j’ai eu envie d’avoir des enfants. Nous en avons eu trois,
magnifiques, évidemment. Quand je le regarde aujourd’hui, je suis heureuse de
constater qu’il est bel homme, qu’il est intelligent et drôle. Pas parce que je
suis fière d’avoir partagé sa vie, mais parce que ses fils sont son reflet
lointain. Comme je suis contente de partager parfois son humour et son esprit.
Il élève mes trois vikings, ils en profitent aussi.
Je l’ai aimé.
Mais pas
assez pour entretenir le jardinet de notre pavillon de banlieue.
Je l’ai aimé.
Mais pas
assez pour lui donner les moyens d’être heureux.
Je suis
heureuse et libre. Je n’ai pas étouffé avec lui, parce que je brassais assez d’air
pour me donner l’illusion d’avoir la place de respirer. Je n’ai pas su me
contenter de notre existence petite bourgeoise en province. Il y n’a pas assez
d’inaction, de paresse, de stase en moi pour acheter cette paisible torpeur. Si
j’avais pu, nous aurions vieilli satisfaits de nous et du monde entier.
Je ne pensais
pas vraiment que notre histoire s’arrêterait comme ça. Quand il a trouvé de la
tendresse dans d’autres bras, je l’aimais encore assez profondément pour
accepter son bonheur comme il le vivait. J’aurais pu vivre ainsi des années
dans son ombre. Je ne l’ai jamais trompé, et je suis incapable de lui en
vouloir de m’avoir échappé. Il ne m’a jamais appartenu.
Mon amour, sa
cage.
Son amour, ma
rage.
Je n’ai pas
de rancœur, pas de colère, pas de haine. Je m’agace d’affronter tout ce qu’il y
a de rigide et d’intransigeant en lui, mais je n’ai pas de ressentiment. Je lui
suis reconnaissante, au fond, de m’avoir permis de vivre tout cela. C’était une
belle histoire. Il reste encore en moi assez d’une vieille tendresse et
suffisamment de respect pour trouver que le père de mes enfants est un type
formidable pour eux.
J’ai aimé,
j’aime et j’aimerai. D’autres gens, autrement. Il ne sera peut-être pas la plus
longue de mes histoires (mais là, il y a de moins en moins de marge, il va
falloir que je me dépêche), il n’est pas celui que j’ai le plus aimé (à ce
jour, et je reste ouverte à toute possibilité), il n’est pas celui qui me
manque le plus (cette sensation d’être amputée d’une personne entière
s’estompe, mais depuis bientôt vingt-cinq ans, il était temps), il n’est pas
celui que je regrette (toutes ces occasions manquées avec des wagons de Princes
Charmants, tout ça parce que je suis incapable de dormir paisiblement ou de
perdre une grolle …) Il est juste l’homme que j’ai épousé, avec qui j’ai passé
douze ans de ma vie, eu trois enfants (magnifiques, l’ai-je déjà précisé ?)
et dont j’ai divorcé. Laisse-moi donc en parler avec détachement, toute autre
option est bien trop déchirante.
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