16 juillet 2013

Vivant Denon

Malgré la collante présence d’une visiteuse en bottes de pluie que son esclave mari prend en photo, Vénus gracieuse attache sa sandale. Marsyas supplicié ignore son éphémère comparse en gilet fluo, lui aussi capturé en numérique. Sous l'oeil des tablettes, smartphones, Diane s’élance légère à la chasse. Les Caryatides bombent des seins comme des grenades sous le tissu mouillé de leurs tuniques. Homère et Hésiode, boudés dans leur coin,  Apollon citharède, les Ménades en procession autour de Dionysos ivre défilent sous le regard maussade des touristes épuisés. Hercule paternel brandit Télèphe retrouvé vers la foule, Silène berce Bacchus avec tendresse, sous le regard indifférent du troupeau mené en anglais, en italien, en japonais, en coréen. Babel salue les marbres, les immortalise et les oublie. Auguste esquisse un sourire sous sa couronne de chêne. Posé là, il ne peut plus séduire l’altière Livie. Agrippa, Drusus et Germananicus ressurgissent et retombent dans les oubliettes de l’histoire. La théorie des empereurs s’aligne en trois siècles de règnes brillants ou troublés. La Victoire décapitée prend son envol au-dessus de Samothrace et de la foule qui vient lécher sa proue de pierre.

Antinoüs n’a pas tout à fait vingt ans depuis dix-neuf siècles. Le visage du bien-aimé s’est arrêté le premier jour du mois d’Athyr et a colonisé tout l’empire. Le porphyre et le marbre de Cararre tissent des liens entre Antiquité et Renaissance, entre Tibre et Seine. La Villa Borghese s’installe dans la salle du Manège. Denon fait de Paris une annexe de Karnak. Dame Paneret reçoit du dieu-soleil une pluie de fleurs. Depuis trois millénaires, les orants lèvent les bras vers leurs divinités, se régénèrent à l’eau de vie, à l’ombre d’un pilier Djed. L’abeille et le roseau unissent les Deux Terres et Bès resserre le Séma Taouy. L’étoile Sothis annonce la crue du Nil au bout de la canicule, et le limon fertile.

En haut de l’escalier, la ville grouillante.

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