20 juillet 2013

Le fleuve est encore gonflé, limoneux, strié de lumière. Je ne sais ce qui monte en moi à la vue de ce courant sombre et rapide, mais une grande joie me soulève et affirme ce profond désir qui est en moi de ne jamais quitter cette terre. Je me souviens d’être passé par l’à, l’autre jour, en allant à l’American Express, sachant qu’il n’y aurait pas de courrier pour moi, pas de chèque, pas de câble, rien, rien. Un fourgon des Galeries Lafayette passait en grondant sur le pont. La pluie s’était arrêtée et le soleil, crevant à travers les nuages floconneux, teintait les moelleux luisants des toits d’un feu glacé. Je me rappelle maintenant comme le chauffeur se pencha au dehors pour regarder vers le fleuve, du côté de Passy. Un regard si sain, si simple, un regard approbateur, comme s’il se disait à lui-même : « Ah ! le printemps arrive ! » Et Dieu sait, quand le printemps arrive à paris, le plus humble mortel a vraiment l’impression qu’il habite au Paradis ! Mais ça n’était pas seulement cela – non, c’était l’intimité avec laquelle son œil se posait sur la scène. C’était son Paris à lui ! Un homme n’a pas besoin d’être riche, ni même citoyen français, pour recevoir cette impression de Paris. Paris est plein de pauvres gens _ le plus fier et le plus crasseux ramassis de mendiants qui aient jamais foulé la terre, me semble-t-il. Et ils donnent pourtant l’impression d’être comme chez eux. C’est ce qui distingue le Parisien de tous les autres habitants de capitales.

Henri Miller, Tropique du Cancer

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