9 mai 2013

Berceuse

Tu n’as pas fait d’études, tu n’as même pas le bac, tu me le répètes souvent, comme si cela devait former un gouffre entre nous. Pourtant, depuis le temps que nous travaillons ensemble, je te confie mes messages. Tu écris avec mes mots, des mots dont tu te délectes.
Ma plus grande joie n’est pas là. Tu regardes à la télé des émissions que j’ignore, tu écoutes des musiques très différentes de ma play-list.  Au détour de nos conversations, tu me racontes ce qui se passe dans la lucarne, je te dis ce que j’ai lu. Puis ce jour-là, j’ai dit que j’étais en train de relire Stéphane Hessel à cause d’une chanson.  Et cette chanson, je te l’ai passée, avec d’autres qui ne te plairont sans doute pas. Tu as dit que tu le lirais bien, ce petit manifeste du père des Indignés. Le lendemain, le livret était sur ton bureau. Voilà, tu ne bouqines pas, tu regardes la télé, nos cultures et nos références pourraient difficilement être plus différentes ici et maintenant. Tu lis Stéphane Hessel, comme moi.
Le manifeste, tu l’as toujours. En échange, tu m’as ouvert une porte musicale sur cette culture que tu préserves et que tu transmets. Avant toi, avant la France, il y a un génocide. Un plus ancien, plus lointain que l’holocauste du temps de mes grands-parents. Les tiens sont venus avec ce crime inimaginable. Et toi, de ce pays que tu connais à peine, de ces ancêtres fauchés et exilés, tu as rapporté les plus beaux airs et tu m’as offert une berceuse.

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