Alors non,
quand on a partagé une certaine intimité, quand on a échangé et des mots et des
caresses, on ne se quitte pas en claquant une porte, on ne se dit pas adieu en se détestant. Quand il est temps de tourner cette page, de faire,
comme disait Barbara, de l’autre ses « plus beaux souvenirs », on
ne hait pas, on dit merci pour ces doux moments, merci pour cette fièvre, merci
pour ce que tu as apporté à ma vie. Merci pour l’empreinte que tu
as laissée, merci pour ta confiance et pour cette part de toi que tu m’as
livrée, que j’ai accueillie. Je ne sais pas faire la guerre. On ne fait la
guerre qu’en dernier ressort. Et moi je n’ai jamais atteint ce dernier ressort.
Je suis incapable de considérer l’autre comme mien, d'être vexée ou encore blessée de son départ. Les autres ne sont pas à moi, pas même mes enfants, appelés plus souvent « les vikings » que MES enfants. Ils sont eux,
ils me sont raccordés pas le plus solide des liens, mais ils ne m’appartiennent
pas.
D’amours en
draps de fortune, j’ai parfois été déçue, souvent volage. Je devine dans
certaines histoires arrêtées que mon investissement n’était pas
assez profond. Mais l’autre ne m’intéresse pas s’il s’enchaine à moi, s’il se
perd en concessions. Il m’intéresse libre et entier, avec ses failles
auxquelles je ne remédierai pas, il m’intéresse comme il est, pas comme il
aspire à devenir pour se conformer. A cela, je devine aussi que la vie de couple n’est pas pour
moi. Car ce que je demande à l’autre, sa liberté et son intégrité, vaut pour
moi. Je ne suis pas révolutionnaire, mais je ne sais pas me plier à ces
mesquines concessions qui ruinent l’âme. J’ai essayé, sincèrement, croyant que
cela en valait la peine. Et puis j’ai levé la tête un jour, en me disant que je
ne voulais pas de cette vie-là, que le prix à payer était trop élevé, que je ne
me coulerais pas dans ce moule.
Je suis
heureuse que le père des vikings ait trouvé la femme qu’il fallait pour vivre
la vie dont il rêvait. Je sais aussi que son bonheur domestique n’est pas à ma
portée, parce que je ne saurai pas abdiquer sans fin pour le plaisir de trouver
quelqu’un à mes côtés. Je finirai sans doute seule, vieille dame indigne, et je
l’espère démente (ce qui m’évitera de constater que je suis devenue un fardeau
pour mon entourage). La solitude me va bien, puisqu’elle n’est pas faite de ces
sordides arrangements qu’on fait pour la vie à deux. C’est égoïste, j’en ai
conscience.
Et la haine,
l’inimitié, c’est l’autre versant de l’amour, de l’affection. La
rancune, c’est l’expression d’une blessure d’amour-propre. Je suis peut-être
bizarrement structurée, mais de mes amours mortes, je retiens surtout qu’elles
ont existé, que les affinités furent délicieuses, que le désir fut vif, et que
chacun devait poursuivre son chemin. Je n’ai appartenu à personne, et personne
ne fut en ma possession, et quand les routes se séparent, je souhaite souvent,
si j’en ai l’occasion, tous les bonheurs du monde à ceux qui un jour ont
tourné un regard plein de douceur vers moi. Il n’est qu’une seule personne dont l’absence me fait
l’effet d’une amputation. Et comme les amputés, toute sa personne me manque
comme un membre fantôme. Sans regrets ni remords, il n’était rien d’autre à vivre et j'ai tranché
J’ai aimé et j’aimerai encore, mais je ne pourrai jamais reprocher à quiconque
de se détourner de moi, ni le lui faire payer. On ne fait la guerre que pour
avoir la paix. Il n’est pas de paix dans les déchirements d’après l’amour.
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