Quand je me
les rappelle, ce sont deux grands sourires qui viennent à ma mémoire. Deux
bouches unies par un même éclat de joie. On ne pouvait imaginer personnes plus
dissemblables : l’une, petite, sèche, brune de peau et de cheveux, les
yeux noirs perçants, la voix grave, l’autre, haute et ronde, rose et gris doux,
enveloppante, confortable. Leurs pas s’accordaient,
leurs rires coulaient ensemble. On ne parlait d'elles qu'ensemble, indissociables. Elles apportaient des montagnes de pelotes et
des patrons, elles passaient des heures enjouées dans le salon. Leurs visites
étaient des fêtes à mes yeux d’enfant. On servait le thé avec de délicieux
gâteaux, et je me plongeais avec ravissement dans leurs bavardages. Je me
souviens aussi qu’elles emportaient les peines de ma grand-mère.
J’aimais tout
particulièrement la tendresse qu’on sentait circuler entre elles. Des gestes
retenus et gracieux, des ébauches de caresses. Elles s’aimaient si simplement,
si souverainement que cela me paraissait enviable. Je trouvais leur existence
bien plus harmonieuse que celle de mes modèles _ mes parents se déchiraient,
mes grands-parents s’ignoraient avec haine. Pourtant, il y a trente ou quarante
ans, vivre en couple, pour deux femmes, n’avait rien d’évident.
Je me
rappelle deux grands sourires, deux vies unies, deux personnes qui s’aimaient.
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