Kaliayev
Mais nous
aimons notre peuple.
Dora
Nous l’aimons,
c’est vrai. Nous l’aimons d’un vaste amour sans appui, d’un amour malheureux. Nous
vivons loin de lui, enfermés dans nos chambres, perdus dans nos pensées. Et le
peuple, lui, nous aime-t-il ? Sait-il que nous l’aimons ? Le peuple
se tait. Quel silence, quel silence…
Kaliayev
Mais c’est
cela l’amour, tout donner, tout sacrifier sans espoir de retour.
Dora
Peut-être. C’est
l’amour absolu, la joie pure et solitaire, c’est celui qui me brûle en effet. A
certaines heures, pourtant, je me demande si l’amour n’est pas autre chose, s’il
peut cesser d’être un monologue, et s’il n’y a pas une réponse, quelquefois. J’imagine
cela, vois-tu : le soleil brille, les têtes se courbent doucement, le cœur
quitte sa fierté, les bras s’ouvrent. Ah ! Yanek, si l’on pouvait oublier,
ne fût-ce qu’une heure l’atroce misère de ce monde et se laisser aller enfin. Une
seule petite heure d’égoïsme, peux-tu penser à cela ?
Kaliayev
Oui, Dora, cela
s’appelle la tendresse.
Albert Camus,
Les Justes
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