9 avril 2013

La perle

Nous sommes bestialement entassés dans le wagon des migrations pendulaires, un petit matin d’hiver mal réveillé. Des boucles noires luisent encore d’humidité, sur une joue le rasoir a laissé une ombre rosée, des yeux perdus dans les fenêtres de banlieue suivent des rythmes enchâssés dans les oreilles, s’isolent du peuple sur rails. On fait mouvement quand le train s’arrête à un quai de gare qui vire de la nuit au blême. La porte régurgite des corps sanglés dans des habits de travail. Une nouvelle cargaison de tâcherons et d’élèves, de sacoches et de sacs à dos engorge l’espace. Au milieu, un visage de bonze translucide se laisse porter par le mouvement. Elle flotte comme un coquillage sur la vague des voyageurs. Elle n’a ni livre, ni journal, ni écouteurs, elle ne pianote pas sur un téléphone. Elle s’accroche à la barre et repose au-dessus du troupeau, sereine et  tendue par l’effort. Elle accomplit son trajet quotidien et banal en exploit, déjà épuisée par la presse, les ondulations des autres organismes. Sur son front emperlé un bonnet, autour d’elle, des vêtements confortables pour ses membres meurtris, meurtris du dedans. Elle n’ira pas quémander une place assise aux chanceux montés bien avant elle, elle chancelle et se redresse. Sa peau tirée a des blancheurs d'orient bleuté, ses yeux clairs dépourvus de cils ne voient plus la multitude.

Je la regarde et je te vois, infiniment forte, infiniment blessée, infiniment victorieuse.






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